
Laurent et Gwanaël ne réagissaient pas de la même façon lorsqu’ils mentaient. Alors que Gwanaël rougissait subitement, Laurent ne manifestait aucun signe. Un adulte parierait qu’il dit la vérité même s’il donne un mensonge plus gros qu’une maison. Le cher professeur de Lie to me aurait bien du souci, il trouverait bien une excuse bien que je ne sache pas trop laquelle. S’il ne s’agissait d’un enfant, il dirait qu’il ne manifeste aucune émotion, qu’il est froid, qu’il vit dans un autre monde sans prise avec la réalité, … Mais Laurent croyait vraiment à ce qu’il disait au moment où il le disait, c’était aussi simple que ça. Il se mettait toujours dans la peau des personnages quand il lisait, ce qui lui arrivait souvent ; et quand il racontait une histoire, il « voyait » tout le contexte, un monde tout autour avec un passé et un futur. Aussi quand il avait dit que Gwanaël lui avait donné un mot d’excuses, il avait imaginé l’endroit, la mauvaise mine de Gwanaël, le moment exact, … Il lui suffisait de raconter ce faux souvenir. Laurent n’était pas vraiment inquiet. La police d’ailleurs ne l’interrogea que par pure forme. Les parents de Gwanaël en revanche voulaient tout savoir, même ce qui n’existait pas. Ils lui demandèrent de quoi ils avaient parlé tous deux le matin, s’ils avaient rencontré quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, si Gwanaël avait son sac et rien d’autre. Ils avaient insisté sur le moment où il avaient eu le mot d’excuse. Laurent se « remémora » alors l’épisode. « On venait de finir le cours de math. On avait pas fait grand-chose. C’était la même chose que la semaine dernière. On a surtout corrigé des exercices. Il avait tout bon. Moi aussi. Celui qui les a faits au tableau s’est planté, elle a demandé si quelqu’un d’autre voulait venir… Mais y a jamais personne qui répond de toute façon. Alors elle a demandé à Ahmed. Il a réussi à trouver la réponse mais il l’avait pas fait alors ça a duré longtemps. On a presque passé une heure à faire les exos. C’est au dernier exo qu’il m’a donné son mot. Je l’avais pas vu écrire. Après on a ajouté une propriété dans le cours et c’est tout. Après on est sorti. Alors je lui ai demandé c’était quoi tout ça. Et il m’a dit qu’il avait des vertiges et qu’il voulait rentrer. Je lui ai demandé s’il voulait que je l’accompagne mais il m’a dit que ça allait pour l’instant mais qu’il était fatigué. Il m’a dit à demain et il est sorti du collège. C’est tout. Je l’ai pas revu. » Évidemment, les parents ne pouvaient pas aller bien loin avec une telle histoire. Mais c’était le but. Laurent ne voulait pas trop être embêté et si on pensait qu’il ne savait rien, on le lâcherait. Pour ses parents, il raconta le même « souvenir » avec encore plus de détails. Son père était pointilleux. Il avait quand même un peu peur qu’ils accentuent leur surveillance mais il ne pouvait rien contre l’instinct protecteur des parents. Encore que les siens le laissaient assez libre car ils pensaient que l’affrontement avec des événements imprévus le consoliderait. Et ils avaient eu raison dans un certain sens, bien qu’ils ne le sachent pas. Il avait une fois réussi à aller à Lille sans qu’ils s’en rendent compte. Par contre, Laurent ne savait pas si le mensonge de Gwanaël passerait, ce petit morceau de papier où il avait écrit dans la case « motif de l’absence » : « vertiges ». Un seul mot. Ils avaient pensé qu’il valait mieux écrire le moins possible. Car ils ne s’étaient pas renseignés sur les graphologues et sur ce qu’ils pourraient découvrir. Avec un seul mot, si vraiment ils pouvaient déchiffrer les émotions, alors ils auraient vraiment du mal. Plus que ça même : il avait écrit en majuscules. Peut-être que justement ils interpréteraient l’écriture en majuscules comme une envie ou une peur. Les spécialistes arriveront toujours à nous surprendre avec leurs conclusions. La vie de Laurent suivait deux voies. Il vivait avec ses parents et à l’école et il ne se passait rien que de très habituel, mais il vivait aussi en communication secrète et en imagination avec Gwanaël. Comme physiquement il ne se trouvait qu’en un seul endroit et que personne ne savait lire les émotions qu’il cachait, tout allait bien. Pour l’instant. Il regarda son ordi. Son disque dur était nettoyé, mais il ne faudrait pas que des experts viennent l’examiner de trop près. Il devrait alors s’expliquer sur certaines pages web qu’il avait visitées. Pourquoi Montpellier par exemple. La réponse « pourquoi pas ? » ne suffirait alors sans doute pas. Mais il n’y avait pas de raison qu’on fouille dans son ordi. Son esprit alors se dirigea vers son nouveau portable. Là aussi, il ne faudrait pas qu’on fasse une fouille trop minutieuse de sa chambre bien que sa cachette n’ait jamais été trouvée par ses parents. Le portable était un risque, mais n’avoir plus de liaison avec Gwanaël était un risque encore plus grand.
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